Ma grand-mère... Il s'agit de ma grand-mère paternelle. La mère de ma mère étant morte alors que j'avais onze ans, je n'en garde qu'assez peu de souvenirs. Le mariage de ma mère avec mon père, un "mécréant athée", avait marqué, je crois, une rupture plus ou moins silencieuse avec sa famille. Nous n'allions la voir qu'une fois par mois, à une époque où le téléphone n'était pas encore arrivé dans toutes les maisons. Ce qui ne facilitait pas vraiment les échanges. Je me souviens que ma mère prévenait sa mère de notre venue par lettre. Cela semble si loin ! Et pourtant, je n'ai pas encore atteint le demi-siècle !

Ma grand-mère....La seule évocation de ce nom fait remonter, jaillir devant mes yeux une floppée de souvenirs, certains très doux, d'autres très durs. Parmi les plus doux, il y a la voix de ma grand-mère nous racontant inlassablement, à ma soeur et moi, l'histoire de Couffi-Couffou alors que nous gagnions tout doucement le pays des rêves, bordées serré dans des draps qui sentaient bon le propre. Cette voix qui égrenait aussi avec tendresse les souvenirs de son grand-père paternel, un homme qui l'avait fortement marquée...

Il y a  sa voix, toujours,  qui chantait en écho à celle de mon grand-père, dans la voiture, alors que nous allions nous promener en forêt de Fontainebleau, loin des sentiers battus, dans des endroits presque connus d'eux seuls. Deux merveilleux choristes qui interprêtaient avec bonheur des chants polyphoniques...

Plus tard, il y a encore tous ces Noël fêtés dans leur maison, avec mes filles alors toute petites. L'émerveillement des enfants, la cuisine divine de ma grand-mère, les discussions de grand-mère à petite fille. Des discussions dans lesquelles ressortait aussi son caractère dur, intransigeant.

Des souvenirs durs, le pire fut le rejet que je subis lorsque je choisis de quitter le père de mes filles. A l'instar de mes parents, mes grands-parents choisirent de me fermer leur porte au nez. J'avais pourtant un instant espéré leur indulgence à défaut de leur compréhension. J'étais allée les voir pour leur expliquer mon choix. Après notre entretien, j'avais à peine eu le temps de regagner mon domicile que le téléphone sonnait : ma grand-mère disait avoir réfléchi et ne pas accordé foi à un seul de mes propos. Elle me chargeait de tous les torts du divorce, m'accusant d'être "une petite sotte orgueilleuse et égoïste." Nous étions en 2002.

Puis ce fut le silence...long, très long silence...

En 2006, avril 2006, je m'en souviens comme si c'était hier, non il y a un instant... Ma mère a été opérée de la rotule au moment où il devint évident que mon grand-père ne pouvait plus vivre avec ma grand-mère. Il venait, à deux reprises, dans des crises de "démence", de tenter de la tuer. Mon père devait s'occuper de ma mère en maison de repos à 25 kms au nord de chez lui et aider sa mère qui habitait à 25 kms au sud de chez lui.

Mon père est quelqu'un de fragile, sujet à des dépressions profondes...Lorsque ma soeur m'apprit ce qui se passait, malgré les 4 ans de silence, les fêtes de "famille" passée seule devant ma télévision, pendant que ma famille festoyait avec mon ex...malgré tout cela, je pris le téléphone et proposais à mon père de m'occuper de ma grand-mère. Il accepta avec soulagement.

 Suivirent des jours très forts : nous cherchâmes ensemble un lieu d'accueil pour mon grand-père qui avait été provisoirement hospitalisé afin que ma grand-mère puisse reprendre des forces. Elle me parla alors de son projet d'adhérer à une association pour mourir dans la dignité. Nous avons énormément, énormément parlé de la vie, de la mort, du droit de choisir sa mort et le moment où elle intervient...mais jamais elle ne voulut parler de ma nouvelle vie. Cependant, elle confia à mon père que je lui fus d'un soutien inestimable en ces jours difficiles, ce qui permit un rapprochement entre lui et moi.

Nous avons repris, presque timidement, des relations un peu plus "normales" : j'ai refêté des anniversaires avec mes parents, avec Elle...Elle qui découvrait la vieillesse solitaire, dans une maison désertée par son mari. Elle qui allait le voir tous les jours dans sa nouvelle maison de retraite et qui revenait chaque fois blessée de le voir s'éloigner dans un univers mental qui lui échappait : il ne savait plus où il habitait, puis il ne la reconnut plus. Il lui demandait même où était sa femme...

En juillet 2007, je lui annonçais que je quittais la région pour venir vivre ici, avec Zhom. J'entends encore sa voix me dire :"Alors, comme ça, tu as décidé de couper les ponts". J'ai trouvé ça fort de café, à l'époque. Ne m'avait-elle pas ignorée pendant quatre longues années? Mais à présent, je revois son menton baissé, son visage fermé, ses yeux qui se dérobaient aux miens. C'était sans doute sa façon de me dire qu'elle ne voulait pas de ce départ, qu'elle appréhendait la distance...Mais dire les choses, simplement, directement, n'a jamais été le fort de cette famille.

Après mon départ, elle a refusé de me téléphoner, mais semblait contente lorsque je l'appelais. Je passais la voir chaque fois que mes pas me ramenaient en Seine et Marne. Elle râlait, alors, que je mette autant de temps à arriver. Elle m'attendait depuis son petit-déjeuner ! Mais me mettait rapidement à la porte pour ne pas - disait-elle- m'empêcher de faire ce que j'avais à faire...

Je crois qu'elle a vécu quatre années très seule et très triste, malgré les visites très régulières de mon père qui passait des journées entières avec elle. Mais elle tenait bon, pour ne pas laisser mon grand-père. Elle voulait veiller sur lui jusqu'au bout. La veille de la mort de son mari, elle a fait un AVC! Quelle coïncidence !

Elle était relativement peu atteinte, mais suffisamment pour ne pas pouvoir assister aux obsèques. Nous sommes allés la voir pour lui raconter...J'ai senti qu'elle ne resterait plus très longtemps.

Mes parents se sont battus contre les médecins de l'hôpital qui avaient mieux à faire que de soigner décemment une femme de 98 ans. Ils l'ont sortie de là pour qu'elle puisse avoir accès à un kiné, une orthophoniste, pour qu'elle puisse vivre décemment ce qu'il lui restait à vivre. Mais le ressort était cassé : alors que le kiné et le personnel médical de la maison de retraite pronostiquaient une guérison complète, elle a choisi de partir, de se laisser partir.

Je l'ai vue une dernière fois, un samedi du mois de mars 2010. Nous étions quatre près d'elle. Deux de mes filles, Zhom et moi. Nous avons beaucoup ri. Elle avait des réparties pleines d'humour, pétillante comme je ne l'avais pas vue depuis longtemps. En partant, je lui ai dit que je revenais trois semaines plus tard, que je voulais absolument la revoir, absolument...

Elle est partie deux jours avant que je ne revienne.

Je ne voulais que la possibilité d'une dernière conversation en tête à tête, un dernier partage de grand-mère à petite fille. Elle me l'a refusé. Elle a accordé ce dernier moment à mes parents qui étaient présents lors de son dernier souffle, à ma soeur quelques jours avant son départ...Elle me l'a refusé. Et finalement, ce refus n'est-il pas la parfaite incarnation de l'essence même de notre relation, entre amour et rejet...

Alors, je l'écris ici, parce que je le hurle dans ma tête depuis deux ans : "Mamie, je t'en veux terriblement de ne pas m'avoir attendue, de ne pas m'avoir accordé ce délai de trois semaines. Je t'en veux d'avoir choisi de tourner le dos à la vie pour t'en aller ainsi, sans que je puisse te dire véritablement au revoir, au revoir comme je l'aurais souhaité. Ce moment qui me fut volé me hante depuis deux ans...

Mais c'est avec une infinie tendresse que je nous vois dans ta cuisine chaque fois que je prépare une soupe, que j'entends ta voix lorsque je lèche la cuillère qui a versé la préparation du gâteau au chocolat dans le moule, que je pense à tes conseils "bio" avant l'heure lorsque je choisis mes légumes...Tant et tant de souvenirs...Avec le temps, je ne garde de toi que l'image d'une femme qui a contribué à faire naitre celle que je suis aujourd'hui"...